Un pan de lumière traversa les ténèbres du couloir. Dans les cages et dans les geôles, ce trait de lumière réveilla les hommes, qui commencèrent à grogner. Combien de jours s'étaient écoulés dans la pénombre complète ? Un peu trop pour les badauds, qui collaient leurs joues sur les barreaux crasseux, tentant vainement d'atteindre le rayon solitaire qui s'était matérialisé grâce à la poussière qui avait envahi la prison en même temps que l'espoir avait envahi les hommes.
Cette renaissance n'était pas vécue par tous de la même façon. La plupart étaient des étrangers ou des bourgeois, enfermés pour quelque affaire badine. Ils croyaient encore à leur libération, méconnaissant malheureusement la dureté des seigneurs graméens ou l'impuissance de leurs amis. Mais pour certains, qui étaient de vrais Graméens, c'est-à-dire cette fange d'exilés qui, à force de errer dans les bas-fonds des marais et de côtoyer les sorciers de la mangrove, savaient leur sort scellé, la lumière ne signifiait qu'un nouveau compagnon à détrousser, violenter et, finalement, abuser.
Eload était de ces vraies Graméens. Pas vraiment Graméen, il avait pourtant vécu une grande partie de sa vie dans les marais nauséabonds de l'orient retrahantien. On lui prétendait des origines beilanaises, ce qui pouvait être vrai, d'après son accent. Certains pensaient qu'il avait été un moine-soldat de l'Ordre heffdimien, avant d'être déchu pour quelque hérésie. Cela aussi pouvait être vrai, car Eload était un bretteur fameux ainsi qu'un guerrier aussi brave que cruel.
Il avait rejoint le roi Vlos il y a de cela plusieurs années, peut-être même une décennie. Ce n'était alors qu'un capitaine de mercenaires cherchant la fortune. Son mode opératoire dut plaire au prêtre graméen, car bientôt il fut mis à la tête de la puissante Armada de son maître, mélange de flibustiers des côtes de l'ouest et de feu l'Armada souhnakienne. Mais lors d'un funeste coup du sort, ce pirate sanglant faillit à sa tache, repoussé avec des grandes pertes par la flottille de Baër, non loin d'Archipel.
Cette défaite clôt son métier d'arme au service du vieux roi. Il fut capturé en pleine nuit par l'un de ses rivaux et envoyés dans les geôles d'Ustvholk pour y subir la fustigation puis la mort. Il eut droit à la verge pendant plusieurs jours, en place publique, mais pas à la mort. En effet, un événement heureux le sauva de la potence : la mort de Waelin Vlos.
Le vieillard s'était endormi à jamais dans les soies de son palais d'Yshlé Lohas. La nouvelle n'avait pas tardé à arrivé. Lorsque les lieutenants du vieux maître apprirent la nouvelle, ils oublièrent tout le reste et commencèrent à se faire la guerre.